Interview du réalisateur Ghassan Salhab sur Beyrouth

Interview réalisée par Judith Wach et Hervé Bougon à Paris en juin 2014.

L’interview de Ghassan s’est déroulée un dimanche après midi dans un café de Malakoff à l’heure où le marché se range, dans le raclement des caisses et des tréteaux, le claquement des portières et lebruit des départs de camions. Dans le discours de Ghassan il y a tant de portes ouvertes, c’est comme une manière de nous dire qu’il n’est pas là pour narrer mais pour susciter. Son monde n’est ni formel, ni clos comme ses films, et cette manière de nous parler est une entrée en matière contrastée et digressive vers Beyrouth et le Liban dont on vous laisse vous saisir.

Ghassan Salhab est Né à Dakar, Sénégal. En dehors de ses propres réalisations, il collabore à l’écriture de plusieurs scénarios au Liban et en France. Il enseigne également dans différentes universités au Liban. Ghassan Salhab a réalisé cinq longs métrages ainsi que plusieurs courts métrages et vidéos, dont « Posthume », « Narcisse perdu », « Mon corps vivant, mon corps mort », « La rose de personne », « Baalbeck » (co-réalisé avec A. Zaatari et M. Soueid), « Afrique fantôme », « Après la mort… ». Il est par ailleurs l’auteur de « Fragments du Livre du naufrage » (2012, Amer Editons) et de plusieurs textes publiés dans des revues spécialisées.

Longs métrages : 

  • La Montagne (2011, video, 1h24) : Selectionné au FID Marseille, Toronto International Film Festival, Doha Tribeca Film Festival, Nowe Horyzonty (Pologne)
  • 1958 (2009, video, 1h06)  : Sélectionné au FID Marseille, Locarno, MEIFF Abu Dhabi.
  • Le dernier homme (2006, 35mm, 1h41) : Sélectionné dans plusieurs Festivals Internationaux, dont « Cinéastes du présent » à Locarno en 2006, Montpellier, Turin, Dubai, Singapour 2007, Tribeca 2007, « Tous les Cinémas du Monde », Cannes 2007.
  • Terra Incognita (2002, 35mm, 2h) : Sélection officielle « Un Certain Regard » à Cannes en 2002, ainsi que dans plusieurs autres Festivals Internationaux, dont Vienne, Göteborg, La Rochelle, Carthage.
  • Beyrouth fantôme (1998, 35mm, 1h56) : Sélectionné dans plusieurs Festivals Internationaux dont Les Trois Continents à Nantes, Gûteborg, la sélection ACID à Cannes, Carthage, Brugge, Téhéran, Valencia.
Beyrouth fantôme, de Ghassan Salhab

Beyrouth fantôme, de Ghassan Salhab

Quelle a été ta première expérience de Beyrouth ?

Quand je suis venu au Liban la première fois, il y avait une double problématique pour moi. D’abord je ne parlais pas très bien l’arabe, forcément ça faisait de moi une sorte d’étranger. D’autre part, c’est un territoire pour lequel il m’a fallut un très long temps d’adaptation. Quand j’étais au Sénégal, dès que l’école finissait, on allait tout de suite à la mer. J’avais une vie plus en rapport avec ce qu’on appelle la nature. Pourtant on a la mer, mais on lui tourne le dos à Beyrouth. Je n’avais plus la possibilité d’aller à la mer, parce qu’il n’y a pas de plages publiques. Donc je ne me suis pas senti chez moi. J’étais un corps étranger.

Quel rapport as tu construit avec cette ville ?

J’ai toujours eu un rapport d’émigrant, pas d’immigrant mais d’émigrant. Ce n’est que depuis douze ans que j’y vis maintenant. Le fait est que très vite je me suis retrouvé confronté à un territoire que je ne comprenais pas du tout.

Pressentais-tu la « ville blessée » ?

C’est à partir de 1973, deux ans avant le déclenchement de la dite guerre civile. Je sentais pour la première fois quelque chose qui n’allait pas, je ne peux pas dire que c’était déjà la ville blessée. Il y avait des camps à l’intérieur d’une ville, des gens qui fuyaient le conflit avec Israël, qui venaient du sud garnir peu à peu la banlieue. J’avais cette conscience là mais je ne peux pas dire que elle était aiguë, je n’avais que quinze ans. J’avais quand même cette conscience d’une faille.

Terra incognita, de Ghassan Salhab

Terra incognita, de Ghassan Salhab

Te souviens-tu du centre ville disparu de Beyrouth ?

Ah oui je n’en souviens très, très bien. A Beyrouth il y avait deux endroits, le centre ville et Hamra. Tout le reste c’était plutôt résidentiel, un peu commerçant mais en dehors, il n’y avait pas une vie urbaine où on sort. Moi j’étais entre les deux. Je n’aime pas la nostalgie parce que c’est chiant la nostalgie.

As tu le sentiment d’une perte ?

Beyrouth a été sans cesse, y compris aujourd’hui – blessée c’est un gentil mot – meurtrie, ça me paraît beaucoup plus juste. Et pour parler vulgairement – puisqu’on est en banlieue – niqué à fond la caisse. Ce n’est pas possible. Ça n’en finit plus et encore aujourd’hui. Ça n’a pas arrêté de bouger. Quand je suis venu, quand même – élément très important – je me rappelle très bien m’être dit : « ah, elle est belle cette ville ». Je ne me sentais pas chez moi mais je la voyais très belle. Je me rappelle très bien quand je me baladais au centre ville, et comme en plus j’ai un sens de l’orientation très tordu, je me perdais souvent. C’est souvent en se perdant qu’on voit le mieux les choses. J’allais souvent à pied, rarement en taxi service (taxi collectif), donc j’ai vachement vu la ville. Et pour des raisons qui m’échappent, j’ai toujours été à regarder ce qui m’entoure.

Te perds-tu dans les villes que tu parcours ?

Je me perds assez souvent. Au bout du compte je me retrouve, c’est a dire que je fais de long détours mais je me retrouve. Je suis quelqu’un qui marche beaucoup, même si j’ai une voiture je l’utilise très peu. Beyrouth ce n’est pas seulement qu’elle empêche la marche, c’est qu’elle broie le piéton mais je marche quand même.

Beyrouth est-elle une ville ciné-génique ?

Oui, ne serait que parce que (c’est une platitude parce que tout le monde l’a dit a peu près 5000 fois), c’est une ville de contradictions et le cinéma aime la contradiction. Tu peux trouver côte à-côté tout et son contraire. C’est tout de suite cinématographique. Alors évidemment tout est une affaire de : « d’où tu regardes ». C’est très important dans tous les sens du terme, autant pour toi en tant que cinéaste, que pour savoir où tu places ta caméra.

Souk de Beyrouth, 1996. Crédits : Stéfanie Bürkle

Souk de Beyrouth, 1996. Crédits : Stéfanie Bürkle

Comment appréhendes-tu Beyrouth à travers tes tournages ?

Pendant un temps je la subissais, je ne la voyais plus. Pour moi c’est dangereux car une ville n’est pas un décor, c’est un lieu, c’est un territoire, c’est une vibration. J’aime beaucoup utiliser ce mot, et quand ça ne vibre plus, c’est que je n’ai plus le regard et que je n’ai plus la nécessaire distance pour voir. Pour revenir à ta question, moi quand j’écris un film je l’écris autant avec mes pieds, mes yeux et mes oreilles.

On a le sentiment quand on voit tes films d’un cinéma de la sensation.

Je suis heureux d’entendre ça car souvent on me traite de cérébral. Je ne suis pas que cérébral. Je suis très dans la sensation.

Beyrouth Fantôme, de Ghassan Salhab

Beyrouth Fantôme, de Ghassan Salhab

Prépares tu tes films de manière documentaire ?

Je n’ai jamais une approche documentaire ou fiction. Je ne me pose même pas la question. La force d’un film est pour moi ce qu’il propose, qu’il soit documentaire, fiction, essai, expérimental… Je m’en un peu fous de tous ces genres, pour être franc. Donc quand je suis dans la ville, je ne me dis pas j’ai une approche de ceci ou cela, je ne me dis rien du tout.

Tu ne cherches pas à filmer le réel ?

Mais je n’y crois pas ! Ca veut rien dire, c’est quoi ces foutaises !? Dès que t’as une caméra, ça veut dire quoi le réel ? Je sais bien le réel, ça veut dire aussi un homme, là, par exemple, dans la merde, aussi bien un homme là en train de gémir, bien sûr que cela fait partie du réel mais en même temps tu ne peux pas tout résumer à cela. C’est beaucoup plus complexe que cela. Donc quand je dis que je parcours beaucoup la ville, ce n’est pas juste que je cherche un lieu où filmer, c’est que j’ai besoin aussi de la ville de manière sensorielle. C’est très important pour moi. C’est pour cela que la bande son est quelque chose de fondamental pour moi, quand je parle de la bande son, je ne parle pas de la musique mais de toute la construction sonore d’un film.

Quelle serait la problématique du cinéma libanais ? Serait-ce le rapport à la distance, se sentir étranger de l’intérieur ?

Je pense que le problème ou la problématique qui est plus ou moins récurrente, n’est pas tant la distance, mais c’est – un mot bateau mais que je voudrais faire entendre dans son sens le plus multiforme et ample – l’identité. Non pas, évidemment, l’identité confessionnelle ; est ce que je suis chrétien, musulman…?

Pourquoi cette problématique ?

C’est parce que c’est un État nation, qui n’arrive ni a être État ni nation… Ça crée forcément une sorte de territoire mouvant, alors parfois ce territoire mouvant peut être émouvant – je ne suis pas en train de jouer avec les mots – et parfois ça provoque le besoin chez certains d’être comme les autres, c’est à dire d’être comme tous les États nations. Alors que moi je trouve que la singularité de ce pays, c’est justement qu’il n’arrive pas à être comme les autres. En même temps c’est son drame, puisque il ne s’en rend pas compte. Au Liban, plutôt que d’avoir une histoire commune, chacun a son histoire et chacun refuse l’histoire de l’autre et moi je trouve que c’est quelque chose de très intéressant : autant en faire des histoires au pluriel. Pour revenir au cinéma, je pense que même le film le plus tarte est d’une manière, parfois très sous-jacente, plus ou moins travaillé par un problème d’identité dans le sens vraiment premier du terme. Je ne parle pas d’identité nationale. Après tout – sans philosopher comme ça à la va vite – la question est : quelle est ma place dans le monde, quelle est ma place là, dans ce territoire ?

Dans Terra Incognita, c’est l’histoire de personnages qui sont justement en quête d’identité qui ne savent pas trop comment se positionner par rapport à la société libanaise, à leur ville qui est fragmentée comme leur vie l’est aussi. Qu’as tu voulu dire de la ville à travers ces personnages ?

J’ai pris délibérément des gens qui sont plus ou moins pas comme moi, donc plus jeunes que moi. Des gens dans une sorte « d’après guerre », je ne suis pas persuadé qu’on a finit avec la guerre, mais en tout cas d’après guerre physiquement et qui sont dans une incapacité à trouver leur place, ou en tout cas a se projeter. C’est pour ça que le film est traversé par cette pensée : quitter le pays, « revenir »… Ce sont des choses qui continuent de traverser le pays, on est très loin d’en être sorti. Moi chaque jour on me dit à Beyrouth, parce que je suis de nationalité française, « pourquoi t’es encore là ? ».

Il y a un poète que j’aime beaucoup qui est Edmond Jabès, un égyptien juif alexandrin, qui avait une très belle question en opposition à qui suis je, qui est : « qui je deviens ? » Je pense que le Liban est en train de rater totalement une formidable occasion de comprendre que le « qui suis-je ? » n’est pas la bonne question mais qu’il faudrait se poser la question « qui je deviens ? ».

Au Liban c’est comme si il fallait à tout prix définir les racines, alors que ce qu’il me parait le plus intéressant c’est « où vais je ? ». Comme on n’arrive pas à se projeter on n’arrive pas à comprendre les dites racines, du moins se sont des racines contre d’autres racines. C’est donc une espèce de terrain incroyablement fait de sables mouvants permanents.

Ta vision de Beyrouth évolue t-elle ?

Ma vision évolue sans cesse, sinon je serais complètement naze… parce que Beyrouth évolue tout le temps, ou du moins involue… C’est quand même le pays du capitalisme sauvage formidable. J’aime bien le bordel de Beyrouth, je l’avoue, mais là ce n’est plus tellement un bordel, car ce qu’il y a d’intéressant dans le bordel c’est que tout est imprévisible. Là tout est trop prévisible. Je regardais une magnifique maison, je reviens deux semaines après et je vois qu’elle est rasée. C’est tout con, mais tu te dis merde, c’est pour ça que je dis qu’on n’est plus dans l’imprévisible, tu sais que tout va être rasé. Ce n’est pas que j’ai quelque chose contre la modernité, le problème c’est que c’est n’importe quoi.

En quoi est-ce encore une ville blessée ?

Cette ville n’a de cesse d’être meurtrie par son histoire, par les guerres, par les constructions qui font des ravages peut-être plus grands encore que les guerres elles-mêmes. Ça n’en finit plus et encore aujourd’hui. Donc sincèrement on est plus que dépassé par les évènements. Il y tellement de facteurs qu’à la fin c’est difficile d’en parler…

Basilico Beyrouth

Basilico Beyrouth

As tu encore des choses à dire sur Beyrouth ?

Je dirais presque, de manière animal, c’est un territoire dans lequel je me suis trouvé qui ressemblait beaucoup au bordel dans ma tête et j’aimais beaucoup sa complexité. Mais maintenant je trouve qu’elle n’a plus rien de complexe. Elle est très prévisible et surtout on est de plus en plus en train de réduire cette complexité. Ça se réduit. Ça devient de manière un peu trop uniforme.

Beyrouth est-elle en train de disparaître dans cette uniformité ?

Elle ne pourra jamais disparaître. Mais elle est en train de se transformer en je ne sais quoi. On n’est pas à Dubaï ici. C’est un méli mélo le Liban, c’est différent. C’est très tarabiscoté ce pays. Beyrouth est plus tarabiscotée maintenant, de par son incapacité à se dessiner une trajectoire que de par les yeux. De plus en plus, je ne sais pas quoi regarder.

Est-elle une ville qui échappe et qu’on a l’impression de jamais maitriser ?

Je ne sais pas si je cherche la maitrise. Je dirais plutôt… On dirait qu’elle s’en fout qu’on la regarde.

Terra Incognita, de Ghassan Salhab

Terra Incognita, de Ghassan Salhab

La trouves-tu toujours aussi belle ou est-ce qu’à force de la filmer ton regard a changé sur cette ville ?

Robert Bresson disait : « non pas une belle photo d’une ville mais la beauté d’une ville ». Alors quand tu ne vois plus la beauté d’une ville, qu’est ce que tu regardes ? En même temps mon but n’est pas de montrer la beauté ou la laideur, ce n’est pas la question. Mais de nouveau, parce que pendant un bon bout de temps je n’arrivais plus à la voir, j’arrive à la voir. Peut être parce que je ne suis plus dans le regret ou l’agacement elle a perdu beaucoup de sa complexité où il y avait encore beaucoup de beauté. Elle n’est pas de moins en moins belle à mes yeux, elle ne l’est quasiment plus. Mais peut être parce que j’ai pu filmer un ou deux films hors de Beyrouth, non pas je la retrouve – parce que ça ne veut rien dire retrouver – mais je peux la voir sans la juger. Donc LA voir. Donc je pense que je pourrais de nouveau la filmer. Mais ce ne sera plus… Je ne sais pas comment dire, c’est comme si à nouveau je peux voir à Beyrouth.

Est-ce la ville de Beyrouth qui t’inspire les histoires de tes personnages ou est-ce ces histoires qui ensuite s’inscrivent dans le cadre qui est celui de la ville ?

C’est un mélange ! C’est très imbriqué. Avant Terra Incognita, j’avais une relation avec femme qui pour gagner sa vie était guide touristique mais pas à Beyrouth et je lui disais : c’est drôle, ce serait intéressant d’être guide touristique à Beyrouth. Et à partir de là le projet s’est développé mais surtout du rapport à Beyrouth qui est très important car moi, je vis à Beyrouth, pas au Liban. C’est très imbriqué car ces gens là, ce sont des gens qui vivent à Beyrouth. Ce ne sont pas des gens en soi. Vivre à Beyrouth implique et presque dirige nos vies, beaucoup plus que dans une ville plus neutre où les choses sont en place depuis longtemps, sans chamboulements permanents. Je me suis donc autant inspiré de gens que je connais que de choses que j’écris de manière plus fictionnelle.

Pour ton travail de metteur en scène, fais-tu beaucoup de repérages ?

Quand j’écris, je parcours beaucoup la ville et parfois des séquences me sont inspirées littéralement par la ville. Pour Terra Incognita j’avais trouvé un lieu pour la séquence où elle quitte le mariage. L’équipe qui s’occupait de la production exécutive me dit, « Ghassan on ne peut pas tourner dans ce lieu, on ne nous donne pas l’autorisation » J’ai repensé carrément la séquence en fonction d’un autre lieu. Car pour moi un lieu n’est jamais neutre, n’est jamais un décor dans le sens idiot du terme. C’est pour ça que je dis c’est très imbriqué.

Filmer, c’est appartenir à un territoire selon tes mots, donc pourrais-tu filmer autre chose qu’un territoire que tu connais ?

Non, non, non parce que – sans vouloir jouer avec les mots – il y a le territoire intérieur aussi. Il n y a pas que le territoire du visu, du physique. Le territoire intérieur est très important mais le territoire intérieur est affecté aussi par le territoire extérieur et inversement.

Pourrais-tu te situer ailleurs et filmer une autre ville ?

Sincèrement non. Mais deux fois je me suis situé ailleurs ; je suis en train de terminer mon deuxième film hors de Beyrouth. En même temps ça pourrait m’intéresser en tant que cinéaste de tourner par exemple à Sarajevo, je dirais pas non. Il faudrait que j’y aille, que ça me parle, parce que c’est un peu comme lorsque tu rencontres quelqu’un, il te parle ou il ne te parle pas. Parce que j’insiste il faut que ça me parle, et Beyrouth c’est vrai elle me parle énormément, y compris dans le tout et son contraire. Il m’a fallut littéralement la guerre pour commencer à appréhender Beyrouth. Je me rappelle avoir pris le plan de Beyrouth et m’être dit « cette semaine je vais rester juste dans ce quartier ». Et pendant une semaine je n’étais que là. J’avais besoin d’appréhender la ville en terme de territoire. C’est donc pendant les guerres du Liban, de 75 à 90, que j’ai commencé comme un animal à trouver mes marques. C’est pour cela d’ailleurs que je n’ai jamais vraiment filmé ici à Paris. Je connais vraiment bien Paris mais je reviens à ce rapport animal, je ne suis pas dans mon territoire. Pour revenir à la blessure, ou à la meurtrissure, c’est cela peut être qui me parle plus… Peut-être parce que je suis foncièrement pessimiste… Parfois tu n’as pas envie de trop t’analyser, car cela risque d’être trop clair et moins intéressant.

Comment le public perçoit ton cinéma ?

Je suis franchement à la marge et de plus en plus. À la marge d’un cinéma normatif. C’est très clair que, si je ne suis pas délibérément dans une narration normative, si le film est fragmenté, c’est que j’essaye de dire aussi des vies fragmentées. Je ne vais pas dire des vies fragmentées dans une narration normative, ça voudrait dire quoi ? Car ca voudrait dire que je raconte des vies fragmentées de manière racontée et non pas sensoriel ! Le fait est que, ce qui se passe et ce qui continue de se passer dans ce pays, a profondément affecté mon rapport au cinéma. Alors évidemment je ne suis ni le premier ni le dernier. Il y a des cinéastes extraordinaires qui ont compris ça dans le rapport au monde, qu’ils soient d’un pays blessé ou pas. Je ne peux donc pas donner les fameuses clés narratives, psychologiques, habituelles. Ce n’est pas parce que je ne les ai pas, mais parce que je pense qu’elles n’existent pas ! C’est à découvrir. Et je pense que c’est ça qui est merveilleux en art, c’est que c’est à découvrir. Moi, j’ai compris, je ne suis pas en quête de sécurité donc je regarde le monde, que ce soit un personnage ou un territoire, non pas dans ce qu’il devrait être ou bien dans ce qu’il est sois disant là, (tel que sois disant il est), mais dans ce que j’essaye de voir.

As-tu mis du temps à accepter ta propre insécurité ?

Moi j’ai une énorme chance et je n’ai rien fait pour, je ne suis pas né là bas. Je suis un immigrant. C’est pour dire que tout le temps je suis déplacé, je suis dans un déplacement. Je ne suis pas là où je devais être, et même quand je suis là où je dois être, je ne suis pas vraiment de là. Donc il y a tout le temps une sorte de décalage et inévitablement ce que j’essaye de faire cinématographiquement en est affecté. Je ne cherche pas à guérir de ça et je ne cherche pas non plus à enjoliver ça. Ça te crée un inévitable décalage. C’est un fait. C’est pour cela que je dis, je n’ai aucun mérite à cela. Je me suis rendu compte, tu as raison quelque part, que pendant très longtemps j’ai été dans un rapport amour haine avec Beyrouth. C’est durant ces guerres que je me suis défait de ce rapport tordu. Où j’ai commencé à prendre les choses, non pas telles qu’elles sont, mais voilà quoi… Non… Je ne suis plus dans un rapport amour haine mais ça ne veut pas dire que je suis dans un rapport où tout est égal, je suis un être humain comme un autre, mais je ne suis pas à demander à Beyrouth d’être ou de ne pas être.

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