Le Havre, ville blessée

Texte écrit par Marie-Claire Barré, Urbaniste.

Le festival « ville et cinéma » de la Maison de l’Architecture d’Ile de France de mars 2014, cycle de 5 soirées consacrées à la « Ville Blessée », a débuté par Le Havre. A vraie dire, Le Havre est une ville qui a vécu l’apocalypse. En quelques heures, de manière brutale et injustifiée, Le Havre va connaître des moments d’une rare intensité destructrice. Le 5 septembre 1944, soit 3 mois après le débarquement de Normandie et l’élan vers la Libération, un déluge de bombes explosives et incendiaires s’abat sur le centre-ville, écrasant méthodiquement ce centre ancien. Sans commune mesure avec les bombardements de l’armée allemande au début du conflit, les assauts des bombardiers anglais et américains vont faire vivre des heures particulièrement douloureuses aux civils havrais. De ce champ de ruines va pourtant naître une œuvre urbaine et architecturale qui recueille aujourd’hui tous les suffrages : celle de la ville idéale d’Auguste Perret, désormais classée au patrimoine mondiale de l’humanité. Porteur d’une « valeur universelle exceptionnelle », Le Havre est depuis 2005 investit d’une dimension particulière : celle d’être une « ville œuvre », aux yeux de l’UNESCO.

Le Havre bombardée

Le Havre bombardée

Le Havre bombardée

Le Havre bombardée

Paradoxe et ironie de l’histoire ? « Boulevard » créatif ouvert par le Ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme sur l’aubaine d’une « table rase » somme toute bienvenue ? Vent de modernité de la charte d’Athènes sur les braises encore fumantes d’une cité abasourdie ? Bien que n’ayant pas remporté que des adhésions enthousiastes, Auguste Perret a entrepris non pas de « reconstruire » la ville, en tout cas pas à l’identique, mais de proposer une interprétation toute personnelle de ce qu’est la ville (sur une trame viaire globalement très respectée) et ce qu’est son avenir. Car au tournant des années 50, il y a de la rivalité entre New York et Le Havre, points d’accroches des grands transatlantiques. Ainsi, la mise en scène d’un Skyline manifeste, la composition tenue et l’esthétique du béton seront autant les pierres angulaires des 20 ans de « reconstruction » de la ville, de 1944 à 1964.

Je vous écris du Havre, de Françoise Poulin Jacob

Je vous écris du Havre, de Françoise Poulin Jacob

Pour Bruno Fortier, Grand Prix de l’urbanisme 2002, c’est un souffle extraordinaire, une personnalité et une ambiance très forte et particulière qui caractérise maintenant Le Havre. Ayant bénéficiée d’une Reconstruction particulièrement raffinée, on ne pensait plus les plaies depuis longtemps au début des années 2000. La ville affiche désormais un rang et un avenir serein. La blessure, même si elle a été écrasante, semble désormais totalement refermée, présentant un profil unifié et complet. A l’inverse de Berlin, qui a longtemps souffert des « trous et des vides » de la guerre jusqu’il y a encore 35 ans, Le Havre a (relativement) rapidement retrouvé une unité. Bien sûr, comme le dit Dominique Dhervillez, Directeur de l’Agence d’urbanisme, la brutalité des bombardements a été renforcée par l’incongruité de la situation : être bombardé par les Libérateurs alors même que le reste de la France est en fête. Tout, après coup, a été fait pour atténuer cette injustice et ce traumatisme particulier, jusqu’à la demande à Raoul Dautry par le général de Gaulle de mandater le meilleur architecte pour réaliser la ville la plus belle de France.

Le Havre, dont le centre-ville a été détruit et magnifiquement reconstruit par Perret, a été classée au Patrimoine Mondial de l’Unesco. Lorsque les japonais débarquent sur la place centrale et voient les immeubles de Perret, ils demandent ce qu’il faut regarder. Ils ne perçoivent pas très bien l’intérêt de ce qu’ils voient. C’est un truc d’architectes d’aimer Perret
Bruno Fortier

Une ville « oeuvre »

Pour explorer cette ville-œuvre, entre douleur et résurrection, deux films de caractères très différents : « Je vous écris du Havre », un 52 mn de Françoise Poulain-Jacob et « 38 témoins », un long métrage de Lucas Belvaux. A deux années d’intervalle (2010 et 2012), ces deux films nous proposent des visions radicalement différentes du Havre. Joli contraste et bonne prise de contact… L’un, hymne à la ville et déclaration de fascination issue la prime enfance ; l’autre, polar urbain sur fond de noirceur psychologique. Objet, ambiance, propos, partis-pris, tout y est différent, voire opposé.

38 Temoins, de Lucas Belvaux

38 Temoins, de Lucas Belvaux

Sans aucune origine havraise, Françoise Poulain-Jacob exprime une ville fascinante, lumineuse, positive, lente et enveloppante. « Ses parents étaient venu voir le France et elle a vu la Ville », une « ville neuve, rassurante, idéale, fière de sa jeunesse et tendue vers l’avenir ; pleine de promesses ». Dépourvue de toute attirance pour l’espace portuaire ou pour la mer, Françoise Poulain-Jacob revendique cette attirance sans réserve et sans condition pour une ville dont elle ne ressent ni la blessure ni la singularité extrême. Comme une évidence, celle d’une ville qui peut se déchiffrer (et donc se comprendre) comme une partition, dit-elle, Le Havre représente avant tout un énorme potentiel d’amour et d’appropriation. Sans angélisme, sans chercher à passer sous silence la mort, la désolation, la cruauté de cet épisode de destruction massive, elle cherche à décoder l’origine de l’affection et explore le plan d’ensemble et les détails de conception, les incontournables « 6,24m » qui régissent tout l’espace bâti, le récurrent « entre-sol » (symptomatique matière urbaine faite de gravas, de terre et d’os ?)…

L’approche de Lucas Belvaux est toute autre, tout en pesanteur et en viscosité. Le choix du Havre comme toile de fond de cette adaptation de roman de Didier Decoin « Est-ce ainsi que les femmes meurent ? », suggère une image de la ville proche de la nasse. Le silence est palpable, la prostration règne. La ville, et notamment la rue de Paris (celle qui descend directement de l’Hôtel de ville en passant par le bassin du commerce et le théâtre d’Oscar Niemeyer, vers la mer), retient l’angoisse en son sein.

38 Temoins, de Lucas Belvaux

38 Temoins, de Lucas Belvaux

Ces deux visions qui s’opposent nourrissent la réflexion de l’urbaniste sur la blessure, mais surtout sur la résilience. Là où l’Etat a joué son rôle en mandatant « le meilleur architecte » (sachant maîtriser cette matière à la fois moderne et économique qu’est le béton) pour gommer l’horreur de cette effroyable dévastation, la marque de la douleur persiste. Dominique Dhervillez nous parle d’un syndrome de ville qui, si elle n’est plus blessée dans son tissu urbain même, traine une douleur particulière, celle d’une ville complexée. Ne tirant pas profondément parti de sa façade maritime, même si les institutions surfent sur la vague produite par Antoine Grumbach qui a désignée Le Havre comme le port du Grand Paris, la ville reste coupée en deux : « centre-ville-œuvre » d’un côté, dynamique portuaire d’une « ville-monde » de l’autre. Ou même en trois, comme le livre un participant à la soirée, car la ville haute, plus populaire et restée intacte, ne s’inscrit pas dans cette vision à la fois patrimoniale et engagée dans un futur de grande ampleur. La modernité mal comprise de cette Reconstruction, mal comprise et mal aimée de beaucoup de havrais et de ses édiles mêmes, traverse pourtant glorieusement le temps. Mais ce désamour n’a pas fait obstacle à un regain d’estime, notamment engagé par Antoine Ruffenach avec l’idée d’une reconnaissance de la Reconstruction au niveau supra-local et supra-national. Car finalement, le dépassement de la douleur ne passe-t-il pas par la recherche d’un regard bienveillant extérieur ? Sans doute. Unesco ou pas, le travail entrepris depuis des décennies pour que les Havrais regardent de nouveau Le Havre pour ce qu’elle est maintenant, sans nostalgie, sans comparaison avec Honfleur et ses verts pâturages environnants, sans regret pour cette ville-monde avant la mondialisation où l’on parlait toutes les langues de la Terre dans la rue de Paris, y est pour beaucoup. D’ailleurs, les témoignages auprès de la jeune génération actuelle recueillis par Françoise Poulain-Jacob tendent à conforter cette tendance.

Le Havre « ville blessée », pansée puis lentement consolée laisse donc petit à petit place à l’avenir.

 

Laisser un commentaire


Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>

Festival Ville et Cinéma de la Maison de l'Architecture en Ile de France : «Intimité», du 23 au 26 juin 2015