Insomnies

« Pendant un mois, je suis sortie toutes les nuits à cinq heures du matin. J’ai erré dans les rues de Paris à l’heure où l’effervescence de la nuit s’est déjà calmée et l’agitation du jour n’a pas encore commencé. Je ne savais pas très bien ce que je cherchais. Ni s’il y aurait un film. Je m’étais peut-être imaginée marchant dans un état entre éveil et sommeil, telle une somnambule, pour entrevoir une ville où rêve et réalité se mêlent. Sans doute, avais-je aussi un certain désir de voir une ville dépouillée, vidée de son essence même, de l’homme qui l’habite. Voir les rues et les bâtiments juste comme des lignes, perspectives, courbes, angles… J’avais aussi en tête le texte de Georges Perec, Espèces d’espaces, où il imagine les lieux de sa vie éparpillés dans toute la ville – dormir à Denfert, écrire place Voltaire, écouter de la musique place Clichy, faire l’amour à la Poterne des Peupliers, manger rue de la Tombe-Issoire… et d’inventer mon Paris intime à moi. Là, ou l’extérieur devient intérieur et inversement.

Mais je voulais surtout regarder. Voir ce qui arrive.

Effectivement, l’extérieur est devenu intérieur – et inversement – au fil de mes pérégrinations. La ville épurée a dévoilé le seul homme présent (outre le passant furtif qui fait son jogging matinal) : celui qui dort dans la rue. Chaque recoin, chaque auvent, chaque pli de la ville a révélé un homme dont l’intimité s’est trouvée jetée à la rue. Sans abri, ni chambre, ni chez-soi. Protégé juste par une couverture, un drap, un duvet…

Ils étaient nombreux, trop nombreux, alors qu’il ne devrait pas y en avoir du tout. Alors que habiter est un droit fondamental.

La colère, la rage et un sentiment d’impuissance m’ont alors guidée dans mon errance jusqu’à ce que la lumière et l’agitation du jour effacent tout. » Christine Seghezzi

Festival Ville et Cinéma de la Maison de l'Architecture en Ile de France : «Intimité», du 23 au 26 juin 2015