Cinéma : « Braddock, America », de Jean-Loïc Portron et Gabriella Kessler

Ecrit par Aldo Bearzatto, urbaniste et co-fondateur de Ville et Cinéma. 

Braddock, petite ville de Pennsylvanie près de Pittsburg, se meurt. C’est l’ancienne Amérique des ouvriers de la métallurgie en plein déclin que nous donne à observer Jean-Loïc Portron et Gabriella Kessler. Une ville abandonnée par son industrie phare, une ville où les maisons se vident de ses occupants. De 20000 habitants à moins de 2000 en quelques années.

Des cicatrices dans le paysage

Mélangeant images d’archives de la grande époque et d’aujourd’hui, le regard des réalisateurs accentue les cicatrices sur le paysage urbain de Braddock : quartiers abandonnés, hauts fourneaux présents à chaque coin de rue. Comme dans « Détroit, ville sauvage » de Florent Tillon, les habitants tentent de résister et discourent sans ménagement sur leur vallée de Monongahela. Sans l’esthétisme de ce dernier, ce documentaire, au prise avec le réel d’une communauté frappée de plein fouet, apporte un témoignage poignant d’une autre Amérique, celle des oubliés. Braddock c’est un concentré de l’Amérique industrielle en perdition… délaissés par les grands industriels et l’État. Les habitants ne comprennent pas cette situation après avoir été le fer de lance de l’Amérique expansionniste : développement du train, construction des charpentes métalliques des gratte-ciels et de l’industrie militaire… Aujourd’hui, il ne reste qu’une usine que les réalisateurs ne pourront pénétrer.

Braddock, America (image du film)

Braddock, America (image du film)

Des paroles, des hommes, une communauté

La ville est en quasi-faillite, l’État absent où ne fournissant qu’un misérable budget pour… détruire cinq maisons par an. Les paroles des habitants, qui veulent garder espoir, sont empreintes d’émotion, et les langues se délient rapidement, chacun racontant son histoire : l’âge d’or de la ville, les luttes des syndicats et le départ des industriels qui après avoir exploité et accumulé du capital se sont délocalisés. Le documentaire s’attache à leur rendre une parole souvent confisquée. Sans tomber dans le pathos, les habitants espèrent toujours un renouveau et la solidarité au sein de la communauté permet d’espérer un nouvel âge de la ville. Chacun participe, comme il peut, à la survie de la ville : mobilisation pour entretenir les rues, séance de conseil municipal, entrainement du club de baseball, sermon du pasteur, manifestation contre la fermeture de l’hôpital.

Un capitalisme fou

Après avoir dominé la production mondiale de l’acier, l’Amérique industrielle s’effondre, la production s’étant échappée vers d’autres cieux où les coûts de main d’œuvre sont beaucoup plus faibles et où les patrons ne sont pas gênés par des syndicats. Cette histoire locale est universelle : Detroit, Gandrange, Longwy, toutes ces villes frappées par la désindustrialisation nous concernent tous. Un ultra-libéralisme faisant fi des territoires, des hommes, des ouvriers. Lesquels, face caméra, racontent dignement leur vie avec des propos quasi-marxistes, où l’on sent la fierté ouvrière, l’attachement à son lieu de vie et une fine compréhension de l’ultra-libéralisme.

La mondialisation s’est inversée et l’Amérique ne se relève pas. À voir de toute urgence !

braddock america

« Braddock, America », de Jean-Loïc Portron et Gabriella Kessler est sorti en France le 12 mars 2014.

 

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