Beyrouth, Je t’aime… moi non plus

Texte écrit par Judith Wach, architecte et auteur d’un mémoire sur les « politiques de destruction patrimoniale dans la ville post reconstruction ».

Les points de vue fortement critiques de Danièle Arbid et Ghassan Salhab (cf. conférence) m’ont fait me poser cette question : est-ce qu’on peut encore aimer Beyrouth alors que tout s’effondre autour d’elle ? Comme je ne peux qu’apporter à cette question des éléments de réponse, je les ai rassemblés ici sous forme de notes et de questions à mes amis libanais.

Aussi fatigante qu’excitante, Beyrouth intrigue et ne laisse pas indifférent. Nombreuses sont les personnes qui la rejettent autant qu’elle les fascine. Elle ne se laisse pas facilement approcher, car elle est complexe voire ambiguë. La relation que les Beyrouthins ont avec elle est encore moins évidente : ils éprouvent généralement à son encontre un sentiment mélangé d’amour et de haine.

Qu’est-ce que c’est Beyrouth pour toi ?

« Si je devais résumer Beyrouth en un mot (autre que schizophrénie) ce serait Détournement »

Jean-Marc (Franco-libanais, environ 20 ans, vivant au Liban)

Des identités plurielles

Beyrouth est ambiguë, d’abord parce qu’elle a revêtue autant d’identités, que de cultures l’ont imprégné ; celles des phéniciens, perses, grecs, romains, byzantins, omeyyades, abbassides, croisées, fatimides, ottomans, français. En outre, rien ne prédestinait cette ville modeste à son destin de capitale, de métropole et de symbole. Située idéalement sur les routes du Levant entre l’Occident et l’Orient, elle n’acquiert pourtant que tardivement un statut plus important sous l’Empire ottoman. Elle est tour à tour cité cosmopolite orientale à partir de 1850, capitale d’un nouvel État au tournant du siècle, puis l’une des plus importantes métropoles culturelles du monde arabe. En 1980, elle prend finalement place sur le devant de la scène médiatique mondiale avec la guerre civile.

Le mythe

Dès ses origines antiques, elle fut sinon une ville de taille importante, du moins un centre culturel où résidait, par ailleurs la célèbre école de droit Berytos. Elle profite d’un site exceptionnel, sur un promontoire rocheux en bord de la Méditerranée mais qui repose une faille sismique. Elle causa à la ville trois destructions majeures qui la laissent exsangue à la fin de l’Antiquité. Malgré ce risque, la ville s’est reconstruite à chaque fois au même endroit. Obstinément. Les Beyrouthins sont fortement attachés à la capacité de leur cité, presque mythologique, de renaitre à chaque fois de ses cendres. Justifiant du même coup à leurs yeux, leur histoire mouvementée, elle incarne pour eux le mythe du phénix.

L’imaginaire

Au XIXe siècle, l’intensification des échanges économiques entre l’Orient et l’Occident accroit les relations intellectuelles entre les deux, qui se traduisent du côté européen par les voyages en Orient. À cette époque, les artistes découvrent et dépeignent ce monde sous les traits d’une réalité imaginaire ou fantasmée qui nourrit encore notre vision parfois déformée de cette région. Du côté oriental, ces échanges se traduisent par la naissance d’un courant de pensée arabe appelé El Nahda, c’est à dire « la Renaissance ». Au sein d’un Empire ottoman qui se décompose, Beyrouth est au cœur d’un changement de mentalité ; en passe de devenir une capitale culturelle de première importance. Elle incarne alors une renaissance arabe moderne, à la fois littéraire, politique, culturelle et religieuse.

Les fantasmes

Suite à l’Indépendance de 1943, la capitale du Liban porte les espoirs et les revendications d’un monde qui cherche sa voie au niveau politique, à travers les mouvements nationalistes et au niveau social, dans un mode de vie occidentalisé. Le fantasme du panarabisme pour les uns, celui de l’Occident pour les autres…

Dans les années 1950, forte de la croissance économique du pays, Beyrouth devient même une destination touriste et un symbole de fortune. On évoque le « miracle économique » de la « Suisse de l’Orient ». Beyrouth vit en réalité ses dernières heures d’insouciance.

Personne ne veut voir l’envers du décor, c’est-à-dire les milliers de pauvres qui se tournent vers la capitale pour y chercher les moyens de leur subsistance, alors que la ville n’y suffit plus. Espace nourricier, la métropole alimentée par l’exode rurale et les mouvements de réfugiés palestiniens vers le Liban, ne l’est plus qu’en apparence. Espace symbolique de contestation dans le contexte géopolitique du Moyen-Orient, elle sert d’exutoire. Mais, trop perméables aux fantasmes « elle ne ressemble même plus à rien, à force de s’être immergée dans l’imaginaire des autres ».

Un rêve déçu

Beyrouth qui n’avait jamais eu l’importance de Bagdad, la capitale des écrivains, du Caire, celle des peintres, ni d’Istanbul, de Damas ou d’Alep, a incarné, à un moment donné, un espoir immense : celui de l’Orient pour une modernité arabe renouvelée. Dans le contexte du monde arabe en crise, de la cause palestinienne, des attentes du monde oriental intellectuel, Beyrouth avait à travers ce grand espoir, un rôle à jouer : celui d’une capitale intellectuelle aux idées révolutionnaires. Ce rêve s’est achevé dans la guerre.

La figure de la ville martyre

Le martyr est la figure par excellence de Beyrouth : la place centrale en porte le nom, en souvenir des nationalistes exécutés par le régime ottoman le 6 mai 1916, commémorés par la statue des martyrs en son centre. Pendant la guerre civile, la Place des Martyrs est devenue le symbole, car elle était située au centre des combats et au départ de la ligne de démarcation. Depuis la fin de la guerre, la statue replacée après des années qui conserve la trace du feu des mitraillettes a la vocation de symboliser la ville meurtrie.

Martyre, elle l’est donc à bien des égards, comme la longue liste des villes sacrifiée par la guerre : Berlin, Brest, Le Havre, Sarajevo plus tard, mais elle est surtout, martyre d’elle-même, au delà de la guerre. Car, après la fin du conflit, au sein de la ville, les divisions confessionnelles ont persisté. La ligne de démarcation disparue, sa présence immatérielle a perduré et alimente les fantasmes de peur des uns envers les autres. Le territoire réuni conserve les traces de cette dislocation et reflète ces division, terrain d’une guerre des images sur les murs recouverts d’affichages politiques et des campagnes aux martyrs du Hezbollah.

Les stigmates

Beyrouth porte les stigmates visibles et invisibles de cette guerre. À travers son documentaire Radem, la réalisatrice Danièle Arbid montre les ruines du conflit et ce qui était encore possible de sauver. En effet, le centre-ville et le vieux quartier juif de la rue Ouadi Abou Jamil, dont ce film est un des rares témoignages, font l’objet d’une table rase par les sociétés chargées de la Reconstruction. Après 1991, une vaste opération immobilière prend forme, reposant sur l’expropriation des propriétaires du centre-ville. Le centre est vidé de sa substance, de ses habitants et de sa mémoire. Le centre-ville est une plaie ouverte destinée à matérialiser une ville future mondialisé, uniforme, sans âme et sans personnalité.

Le déni

La blessure n’est pas seulement celle de la guerre. Le second documentaire de Danielle Arbid, « Seule avec la guerre », en présente une autre : le déni du traumatisme. La fin de la guerre s’est accompagnée de l’état d’amnistie car celle-ci devait assurer l’unité nationale, ce qui dans un pays qui n’a jamais été unifié est un mensonge. Lorsqu’il n’y a pas de mémoire, il n’y a ni possibilité d’oubli, ni de refoulement mais la crainte de l’éternel recommencement. Danièle Arbid pose la question de la responsabilité libanaise afin d’évaluer la capacité de la société à s’éloigner ou non de cette horreur. La réponse est dure, car chacun s’identifie seulement à sa propre histoire et non à une histoire commune.

Les illusions envolées, l’amour quand même…

Vingt cinq ans après la guerre civile Beyrouth, semble ne se reconstruire que dans une logique de déclenchement toujours similaire : celle de la guerre et de ce mouvement frénétique causé par les dérives d’un capitalisme sauvage. Le film de Ghassan Salhab, « Terra Incognita »  qui date pourtant de 2002, avant la deuxième guerre avec Israël de 2006, bien avant la crise syrienne dénonce violemment l’avenir incertain du pays, qui ne permet pas de conserver l’espoir.

Tu aimes Beyrouth ?

« Oui et non. C’est un endroit où les rêves se sont coincés, un lieu neutre entre espoir et désespoir »

Hisham (Libanais, environ 40 ans, vivant en Allemagne)

La jeune génération, qu’incarnent les personnages de « Terra Incognita », est effectivement sans espoir, car privée de passé et d’avenir. Elle ne se reconnaît pas dans cette existence, d’où son désir constant de quitter le pays, mais d’y revenir aussi. Car, les personnages sont tiraillés de contradictions intérieures en miroir des propres contradictions de Beyrouth. Une ville, effervescente et fascinante par tous ces d’aspects, dont on ne se demande plus si elle a un avenir mais dont on attend la suite.

Tu aimes Beyrouth ?

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Dessin mural réalisé sur un mur du quartier d’Achrafieh par Hisham, (Libanais, environ 40 ans, vivant en Allemagne)

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Dessin réalisé par Roger, (Libanais, environ 25 ans, vivant en France)

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Photo prise sur un mur du quartier d’Hamra par Magali, (Libanaise, environ 30 ans, vivant en France).

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