Beyrouth, la mémoire blessée

Texte écrit par Judith Wach, architecte et auteur d’un mémoire sur les « politiques de destruction patrimoniale dans la ville post reconstruction ».

Beyrouth est une ville si foisonnante, bruyante, anarchique et multiple qu’au premier abord elle semble immense. En réalité elle est en comparaison des autres grandes métropoles orientales, comme Istanbul ou le Caire, de taille assez modeste. La capitale du Liban compte seulement 20 km2 et 2 M d’habitants. La population beyrouthine représente toutefois à elle seule, plus de cinquante pourcent de la population libanaise. La densité y est forte. Qui plus est, chaque été, la population double du fait du retour au pays d’une grande partie de la diaspora libanaise. Cette diaspora est la seule au monde à être plus importante que la population du pays d’origine, phénomène qui est lié à l’identité particulière du pays. Alors que le Liban n’est pas plus étendu qu’un département français comme la Gironde, ce petit morceau de territoire à l’histoire millénaire, a en effet connu le passage des Phéniciens, Perses, Grecs, Romains, Byzantins, Omeyyades, Abbassides, Croisées européens, Fatimides, Ottomans et français. Les différentes présences étrangères l’ont ainsi constamment tourné vers l’extérieur. Cependant il faut attendre longtemps avant que Beyrouth n’acquière un statut particulier.

En effet, dans l’antiquité, la ville fait l’objet de trois tremblements de terre, un raz de marrée et un incendie qui provoquent à plusieurs reprises sa ruine. Ces aléas expliquent la relative léthargie de la cité jusqu’au XIXe. C’est avec l’impulsion de l’empire ottoman qu’elle se développe enfin et se modernise très rapidement. En devenant ottomane, elle passe du statut de petite ville commerçante à celui de carrefour stratégique. Située en effet, idéalement, sur les bords de la méditerranée et à seulement 80 km de sa voisine Damas, à laquelle est relié par le chemin de fer, elle se place au cœur des échanges est-ouest et s’inscrit comme une des portes de l’Orient dans les échelles du Levant. Accueillant les étrangers de passage, les migrants économiques et ceux de l’exode rural, elle devient alors, à l’exemple de Sarajevo, Istanbul et le Caire, une ville pluriethnique, multi confessionnelle et cosmopolite ouverte sur le monde.

Beyrouth. Crédit photo : Pierre Goldstein

Beyrouth. Crédit photo : Pierre Goldstein

Entre l’Indépendance, en 1943, et le déclenchement de la guerre civile, en 1975, Beyrouth vit une époque de plus en plus anarchique. Capitale d’un nouvel état, elle doit tout d’abord assumer un nouveau rôle et une pression démographique de plus en plus importante. Elle se densifie et se congestionne. C’est le début d’une urbanisation incontrôlée. Sur le plan social, la période qui précède la guerre est un temps d’insouciance et de tensions à la fois. Sa nouvelle identité, en outre, la porte sur le devant de la scène, devant Le Caire, Istanbul et Bagdad. Capitale culturelle du Moyen Orient, dans le contexte du conflit israélo palestinien, elle devient le centre idéologique de la contestation arabe. Encore cosmopolite, elle demeure ouverte et tolérante mais son équilibre est menacé par les incertitudes du pays et les mouvements de la région. Elle est de par sa position et son rôle, un centre névralgique qui bat au rythme des tensions voisines et des crises intérieures. L’afflux cumulé des réfugiés palestiniens et des populations rurales pauvres vers la ville, contribuent à l’exacerbation des tensions et des divisions, et à faire d’elle un enjeu de luttes de pouvoir.

Beyrouth, place des martyrs - Années 50

Beyrouth, place des martyrs – Années 50

La guerre du Liban qui dure de 1975 à 1990 n’est pas seulement un conflit civil. Celui-ci comporte des enjeux internationaux qui entrent en résonnance avec des dissensions intérieures et les amplifient. Fait notable, c’est la première guerre urbaine de l’histoire. C’est aussi la première guerre qui passe à la télé tous les soirs et inonde nos mémoires d’images chocs. Beyrouth fait la une des journaux du monde entier ; apocalyptique au point qu’elle compte au nombre des expressions françaises désignant un grand désordre. Les bombardements intensifs et les guérillas urbaines anéantissent le centre-ville et divisent la ville de part et d’autre d’une ligne de démarcation qui part du centre, nommée la ligne verte. Beyrouth entre dans la liste des villes sacrifiée par la guerre, comme Berlin, Brest, Le Havre, Sarajevo plus tard… Plus qu’une ville blessée, comme le dit Ghassan Salhab dans notre interview, « meurtrie serait plus exact.».

Encore aujourd’hui, Beyrouth porte les stigmates de cette guerre. Ceux-ci sont visibles comme les impacts de balles sur les murs, et perceptibles de manière moins immédiate, à travers la répartition confessionnelle spatiale qui s’est opérée de part et d’autre de la ville. La plus grande blessure est cependant celle qui reste totalement invisible et immatérielle, celle des mémoires. Ainsi, le cœur historique qui incarnait un espace commun à tous, était devenu dès les premiers jours du conflit un théâtre de combats quotidiens. Transformé en no man’s land, il est resté inaccessible pendant les quinze années de conflits. Par conséquent, il a disparu de la vie des beyrouthins et même de la mémoire des jeunes générations. A l’issue de la guerre, il ne tarde pas à devenir l’enjeu d’une autre lutte de pouvoir, celle pour la privatisation et la rentabilisation du terrain. A travers son documentaire « Radem », la réalisatrice Danièle Arbid montre à la fois la valeur mémorielle de ces ruines et leur précarité. En effet, le centre ville et le vieux quartier juif de la Rue Ouadi Abou Jamil, dont « Radem » reste un des rares témoignages, font l’objet de destructions par les sociétés chargées de la reconstruction, cela avant même la fin de la guerre. Après 1991, c’est une vaste opération immobilière qui prend forme, reposant sur l’expropriation des propriétaires du centre ville et une table rase totale de ce qui restait. Le centre est vidé de sa substance et de sa mémoire. A la place est proposé un modèle de centre mondialisé, uniforme, sans âme et sans et sans  personnalité. C’est la description qu’en fait nettement Ghassan Salhab dans le film « Terra Incognita ».

Beyrouth Fantôme, de Ghassan Salhab

Beyrouth Fantôme, de Ghassan Salhab

Aujourd’hui pour beaucoup c’est une ville qui a perdu son identité. La principale blessure n’est plus celle de la guerre, c’est comme on le perçoit dans « Seule avec la guerre », le documentaire de Danielle Arbid, le déni du traumatisme de la guerre. La fin de la guerre s’est accompagnée de l’état d’amnistie pour la raison que celle-ci devait assurer l’unité nationale ; dans un pays qui n’a jamais été unifié cela semble un mensonge. Lorsqu’il n’y a pas de mémoire, il n’y a ni possibilité d’oubli ni de refoulement, cet état s’accompagne de la crainte de l’éternel recommencement. C’est la question sous jacente de Danièle Arbid : prendre le pouls de la conscience libanaise de sa responsabilité dans la guerre pour évaluer sa capacité à s’éloigner ou non de cette horreur… Et comme nous le montre Ghassan Salhab dans « Terra Incognita », la jeune génération privée de passé et d’avenir peut-elle faire autrement que de se sentir absente de sa propre existence ? Après une errance de quinze années dans la guerre civile Beyrouth, effervescente et fascinante par beaucoup d’aspects semble toutefois ne se reconstruire que dans une logique de déclenchement toujours similaire : celle de la guerre et ce mouvement frénétique causé également les dérives d’un capitalisme sauvage laissent bien des cicatrices perceptibles, d’autres clairement visibles comme celle de l’ancienne Place des Martyrs, aujourd’hui encore désertée. Beyrouth figée dans un cercle vicieux peut-elle encore se projeter dans l’avenir ?

1 commentaire Écrire un commentaire

  1. Un article clair et concis qui donne envie de prendre un billet d’avion pour voir et mieux comprendre ce l’on lit . Une excellente continuation pour l’auteur qui a le mérite d’écrire aussi bien qu’elle ne dessine !

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