Berlin, Beyrouth : la reconstruction comme blessure

Texte écrit par Judith Wach, Architecte et auteur d’un mémoire sur les « politiques de destruction patrimoniale dans la ville post reconstruction ».

La reconstruction comme résilience

« La forme d’une ville change plus vite hélas que le cœur d’un mortel »
Baudelaire (1)

Que n’aurait écrit Baudelaire au XXe siècle, devant les chantiers de l’après-guerre, face à ces villes qui ont complètement changé de visage en l’espace de vingt ans comme Berlin, Brest, Le Havre, Beyrouth, Sarajevo, etc. Les villes blessées sont souvent des victimes de la guerre mais comme s’insurge Ghassan Salhab (interview à lire dans notre dossier), le mot est « gentil » (2) car elles font plutôt figure de villes martyres.

Basilico Beyrouth

« L’Oeuf » à Beyrouth : ancien complexe cinéma City Center qui devrait être détruit depuis des années mais pour lequel de nombreuses personnes militent pour sa conservation au titre de ruine mémorielle. Crédits photo : Gabriele Basilico.

De villes en ruines, elles sont naturellement devenues des villes chantiers (3) . Des chantiers qui ont très vite avancé pour mettre en œuvre une reconstruction nécessaire et au passage une nouvelle vision urbaine. Certaines villes se relèvent de la guerre en remodelant une image identique ou cohérente avec le passé (Dresde, Varsovie). Ailleurs, en cas de destructions massives, les réponses apportées sont le plus souvent radicales (Berlin, Brest, Le Havre, Beyrouth). La rupture historique se répercute alors sur la forme urbaine.

Selon Pierre le Goïc, un historien, spécialiste de la reconstruction de Brest (4) , ce renouveau est considéré comme une marque de la résilience des sociétés civiles. En d’autres termes, la reconstruction montre leur capacité à résister au choc traumatique. L’éloignement avec le modèle original est la preuve de sa faculté d’adaptation aux circonstances extérieures. Cependant, si les villes blessées s’éloignent progressivement du traumatisme fondateur, elles ne s’en sortent pas forcément indemnes.

Il s’avère que la reconstruction peut elle même être vécu comme un traumatisme. D’un point de vue psychanalytique, une victime souffre d’un traumatisme psychologique lorsqu’elle revit le souvenir de ce qu’elle a vécu lors d’une agression (5) . Rappelant systématiquement celle sous les bombes, la « ville chantier » constitue une remémoration traumatique de la destruction. En effet, l’urbanisme de reconstruction est parfois un amplificateur des répercussions de la guerre. Pour exemple, les centres-villes de Berlin et de Beyrouth firent l’objet d’un arasement radical. Faire place nette, balancer les vestiges aux oubliettes de l’histoire, parier l’avenir sur la table rase sont autant d’indicateurs d’un traumatisme que d’une négociation difficile avec le passé et leur identité.

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« Anhalter Bahnof » à Berlin : ruine d’une gare bombardée qui a été conservée et mise en scène telle qu’elle comme objet mémoriel. Crédits photo : Gabriele Basilico.

La guerre laisse des trous dans le tissu urbain pour lesquels la reconstruction ne vise pas nécessairement la réparation physique. Elle s’affaire parfois à élargir les plaies du passé, voire à les augmenter pour empêcher la cicatrisation d’opérer. Que signifie alors la pérennité, voire la fabrication de ces béances au cœur de la ville, ces nombreuses friches qui ponctuent certaines villes à l’instar de Berlin et de Beyrouth ? Rien ne les rapproche à priori, sinon un point commun. Berlin et Beyrouth, ne sont pas seulement en discontinuité temporelle et physique : elles sont en rupture avec elles-mêmes, car la ville martyre qu’elles incarnent est aussi une victime d’elle-même, capables d’autodestruction pendant et après la guerre encore. D’ailleurs, dans leur centre-ville, nous pouvons observer des chantiers qui parachèvent un ordre déconstruit plus qu’ils ne réparent ce que la guerre a infligé au tissu urbain.

La destruction à l’oeuvre dans la reconstruction

Le centre de Berlin a fait l’objet depuis 2008 de remaniements topographiques qui réactualisent le sentiment d’une histoire traumatique. Au Sud de l’île des Musées, en plein centre du Berlin touristique d’aujourd’hui, se trouve un chantier en attente dans le quartier de Mitte : celui de la reconstruction à l’« identique » du château des Hohenzollern. Ce château a été érigé au cœur de la ville dès le 15e siècle comme le symbole de l’autorité du pouvoir royal prussien. Bombardé pendant la guerre, il a ensuite été rasé en 1950 par Walter Ulbricht, premier secrétaire du parti communiste de RDA. Il l’avait fait dynamiter afin d’effacer le souvenir le plus marquant et visible de la monarchie. Le Palais de la République fut construit à la place en 1976, sur un site déjà blessé à deux reprises. Ce monument représentait aux yeux de nombreux Berlinois de l’Est un lieu de vie et de sociabilité avant d’être le symbole d’un régime. La perception du gouvernement de l’Allemagne réunifiée est tout autre : il entreprend de le faire disparaître sous prétexte de mesures de sécurité et au nom de son intérêt historique controversé. Or, ce symbole fort du passé, cette icône d’une époque révolue a été détruit pour des raisons, on s’en doute, politiques : l’histoire et la mémoire devant être sacrifiées sur l’autel de la réconciliation nationale.

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Démolition du Ministère des Affaires étrangères de la RDA, 1995. Crédits photo : Stéfanie Bürkle

A Beyrouth, le cœur historique de la ville qui donnait son rythme à la cité, régulait les flux et tissait un lien entre les habitants, n’est plus qu’un espace flottant, coincé entre des voies à grandes vitesses et recouvert de places de parkings. Certes, la Place des Martyrs était devenue pendant la guerre civile un lieu de combats privilégié. Durant quinze ans, entre 1975 et 1991, les milices s’en sont emparé et l’ont transformé en no man’s land. Seulement, à l’issue du conflit, les ruines présentes appartenaient encore à la ville. Elles étaient la trace d’une époque à travers laquelle se lisait toujours celles qui lui étaient antérieures. La ville aurait pu se les réapproprier. Elle l’avait déjà fait, n’en étant pas à sa première destruction. La société chargée de la reconstruction rase pourtant les souks et avec eux disparaît le vieux tissu arabe de la ville. Elle détruit également des bâtiments encore debout classés au patrimoine mondial de l’UNESCO. Des fouilles archéologiques mises à jour servent de paravent aux critiques, puisqu’elles seraient une raison suffisante pour évacuer les ruines de la guerre. Au bout du compte est opéré une disjonction totale entre le centre-ville et les quartiers avoisinants. Les voies rapides interrompent les communications. Des tours viendront finir d’obstruer le contact avec la mer. On ouvre un sol au détriment de celui qui servait de support aux usages, de socle commun au quotidien de chacun, sur lequel s’ancrait le vécut, les souvenirs et donc l’identité.

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Souk de Beyrouth, 1996. Crédits photo : Stéfanie Bürkle

L’Histoire, une parade au passé

Dans un site comme dans l’autre, les motivations archéologiques savantes servent de prétexte à l’éviction d’un passé dérangeant. Les transformations brutales que subissent Berlin et Beyrouth, au nom de l’Histoire, négligent paradoxalement l’histoire sourde des lieux (6), c’est-à-dire la charge d’une continuité historique qui permettrait l’ancrage dans le temps. Ce sont pourtant dans ces lieux à fort caractère émotionnel et identitaire que peut se jouer l’avenir. Nos interlocuteurs, Régine Robin et Ghassan Salhab, posent un regard sans équivoque sur cet avenir potentiel, dont l’histoire à venir devrait trouver sa place non pas dans la reconstruction mais dans la contradiction.

Notes : 

  1. Charles Baudelaire, « Le cygne » in Les Fleurs du Mal.
  2. Interview du réalisateur Ghassan Salhab dans ce dossier thématique.
  3. Régine Robin, « Berlin chantiers », éd. Stock, 2001.
  4. Pierre Le Goïc, « Brest en reconstruction. Antimémoires d’une ville », éd. Presse Universitaires de Rennes, 2001.
  5. Michèle Bompard-Porte (Dir.), « Les Traumas psychiques : Actes de colloque international », Brest 31 mai-1er juin 2002, éd. L’Harmattan, 2003.
  6. Pierre-Louis Faloci, « Histoire sourde du lieu », éd. Cité de l’architecture et du Patrimoine, 2008.

Crédits Photos : 

Stéphanie Bürkle est une photographe allemande qui a fait un travail comparatif sur ces deux villes qui a donné lieu à une exposition à Beyrouth intitulée « Berlin, Beyrouth, deux villes après la séparation, un travail sur le thème des chantiers de la reconstruction ». Tirées de « Beirut-Berlin : ein Vergleich zweier Städte nach der Teilung », catalogue de l’exposition « Beirut-Berlin », centre culturel français, Beyrouth, juin 1997. Traduction : « Berlin-Beyrouth, une comparaison de deux villes après la séparation. »

Gabriele Basilico (né à Milan en 1944) est l’un des photographes “documentaristes” les plus connus aujourd’hui en Europe; ses champs de recherche sont la ville et le paysage industriel. Architecte de formation, il travaille comme photographe d’architecture pour l’édition, l’industrie et les institutions publiques et privées.

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