Interview de Régine Robin, sociologue de l’Urbain, à propos de son livre « Berlin Chantiers »

Régine Robin est historienne, sociologue et écrivain. Elle est l’auteur d’une vingtaine d’ouvrages dont plusieurs romans, notamment « La Québécoise », « L’Immense Fatigue des pierres »« Cybermigrances : traversées fugitives », « Berlin Chantiers » (Grand Prix du Livre de Montréal), « Mégapolis, les derniers pas du flâneur » et « La Mémoire saturée ».

Interview conçue et réalisée par Aldo Bearzatto. Montréal / Aout 2014.

Interview d’Asal Bagheri, spécialiste du cinéma iranien

Asal Bagheri est sémiologue, professeur à l’Université Paris Descartes et spécialiste du cinéma iranien. Elle étudie en particulier la question du statut et de la place des femmes dans la société iranienne et bien entendu dans le cinéma Iranien. Asal Bagheri a notamment co-organisé en 2014 avec la Cité de l’Architecture un cycle de projections et de rencontres sur Téhéran.

Interview conçue et réalisée par Hervé Bougon. Paris / Octobre 2014.

Beyrouth, Je t’aime… moi non plus

Texte écrit par Judith Wach, architecte et auteur d’un mémoire sur les « politiques de destruction patrimoniale dans la ville post reconstruction ».

Les points de vue fortement critiques de Danièle Arbid et Ghassan Salhab (cf. conférence) m’ont fait me poser cette question : est-ce qu’on peut encore aimer Beyrouth alors que tout s’effondre autour d’elle ? Comme je ne peux qu’apporter à cette question des éléments de réponse, je les ai rassemblés ici sous forme de notes et de questions à mes amis libanais.

Aussi fatigante qu’excitante, Beyrouth intrigue et ne laisse pas indifférent. Nombreuses sont les personnes qui la rejettent autant qu’elle les fascine. Elle ne se laisse pas facilement approcher, car elle est complexe voire ambiguë. La relation que les Beyrouthins ont avec elle est encore moins évidente : ils éprouvent généralement à son encontre un sentiment mélangé d’amour et de haine.

Qu’est-ce que c’est Beyrouth pour toi ?

« Si je devais résumer Beyrouth en un mot (autre que schizophrénie) ce serait Détournement »

Jean-Marc (Franco-libanais, environ 20 ans, vivant au Liban)

Des identités plurielles

Beyrouth est ambiguë, d’abord parce qu’elle a revêtue autant d’identités, que de cultures l’ont imprégné ; celles des phéniciens, perses, grecs, romains, byzantins, omeyyades, abbassides, croisées, fatimides, ottomans, français. En outre, rien ne prédestinait cette ville modeste à son destin de capitale, de métropole et de symbole. Située idéalement sur les routes du Levant entre l’Occident et l’Orient, elle n’acquiert pourtant que tardivement un statut plus important sous l’Empire ottoman. Elle est tour à tour cité cosmopolite orientale à partir de 1850, capitale d’un nouvel État au tournant du siècle, puis l’une des plus importantes métropoles culturelles du monde arabe. En 1980, elle prend finalement place sur le devant de la scène médiatique mondiale avec la guerre civile.

Le mythe

Dès ses origines antiques, elle fut sinon une ville de taille importante, du moins un centre culturel où résidait, par ailleurs la célèbre école de droit Berytos. Elle profite d’un site exceptionnel, sur un promontoire rocheux en bord de la Méditerranée mais qui repose une faille sismique. Elle causa à la ville trois destructions majeures qui la laissent exsangue à la fin de l’Antiquité. Malgré ce risque, la ville s’est reconstruite à chaque fois au même endroit. Obstinément. Les Beyrouthins sont fortement attachés à la capacité de leur cité, presque mythologique, de renaitre à chaque fois de ses cendres. Justifiant du même coup à leurs yeux, leur histoire mouvementée, elle incarne pour eux le mythe du phénix.

L’imaginaire

Au XIXe siècle, l’intensification des échanges économiques entre l’Orient et l’Occident accroit les relations intellectuelles entre les deux, qui se traduisent du côté européen par les voyages en Orient. À cette époque, les artistes découvrent et dépeignent ce monde sous les traits d’une réalité imaginaire ou fantasmée qui nourrit encore notre vision parfois déformée de cette région. Du côté oriental, ces échanges se traduisent par la naissance d’un courant de pensée arabe appelé El Nahda, c’est à dire « la Renaissance ». Au sein d’un Empire ottoman qui se décompose, Beyrouth est au cœur d’un changement de mentalité ; en passe de devenir une capitale culturelle de première importance. Elle incarne alors une renaissance arabe moderne, à la fois littéraire, politique, culturelle et religieuse.

Les fantasmes

Suite à l’Indépendance de 1943, la capitale du Liban porte les espoirs et les revendications d’un monde qui cherche sa voie au niveau politique, à travers les mouvements nationalistes et au niveau social, dans un mode de vie occidentalisé. Le fantasme du panarabisme pour les uns, celui de l’Occident pour les autres…

Dans les années 1950, forte de la croissance économique du pays, Beyrouth devient même une destination touriste et un symbole de fortune. On évoque le « miracle économique » de la « Suisse de l’Orient ». Beyrouth vit en réalité ses dernières heures d’insouciance.

Personne ne veut voir l’envers du décor, c’est-à-dire les milliers de pauvres qui se tournent vers la capitale pour y chercher les moyens de leur subsistance, alors que la ville n’y suffit plus. Espace nourricier, la métropole alimentée par l’exode rurale et les mouvements de réfugiés palestiniens vers le Liban, ne l’est plus qu’en apparence. Espace symbolique de contestation dans le contexte géopolitique du Moyen-Orient, elle sert d’exutoire. Mais, trop perméables aux fantasmes « elle ne ressemble même plus à rien, à force de s’être immergée dans l’imaginaire des autres ».

Un rêve déçu

Beyrouth qui n’avait jamais eu l’importance de Bagdad, la capitale des écrivains, du Caire, celle des peintres, ni d’Istanbul, de Damas ou d’Alep, a incarné, à un moment donné, un espoir immense : celui de l’Orient pour une modernité arabe renouvelée. Dans le contexte du monde arabe en crise, de la cause palestinienne, des attentes du monde oriental intellectuel, Beyrouth avait à travers ce grand espoir, un rôle à jouer : celui d’une capitale intellectuelle aux idées révolutionnaires. Ce rêve s’est achevé dans la guerre.

La figure de la ville martyre

Le martyr est la figure par excellence de Beyrouth : la place centrale en porte le nom, en souvenir des nationalistes exécutés par le régime ottoman le 6 mai 1916, commémorés par la statue des martyrs en son centre. Pendant la guerre civile, la Place des Martyrs est devenue le symbole, car elle était située au centre des combats et au départ de la ligne de démarcation. Depuis la fin de la guerre, la statue replacée après des années qui conserve la trace du feu des mitraillettes a la vocation de symboliser la ville meurtrie.

Martyre, elle l’est donc à bien des égards, comme la longue liste des villes sacrifiée par la guerre : Berlin, Brest, Le Havre, Sarajevo plus tard, mais elle est surtout, martyre d’elle-même, au delà de la guerre. Car, après la fin du conflit, au sein de la ville, les divisions confessionnelles ont persisté. La ligne de démarcation disparue, sa présence immatérielle a perduré et alimente les fantasmes de peur des uns envers les autres. Le territoire réuni conserve les traces de cette dislocation et reflète ces division, terrain d’une guerre des images sur les murs recouverts d’affichages politiques et des campagnes aux martyrs du Hezbollah.

Les stigmates

Beyrouth porte les stigmates visibles et invisibles de cette guerre. À travers son documentaire Radem, la réalisatrice Danièle Arbid montre les ruines du conflit et ce qui était encore possible de sauver. En effet, le centre-ville et le vieux quartier juif de la rue Ouadi Abou Jamil, dont ce film est un des rares témoignages, font l’objet d’une table rase par les sociétés chargées de la Reconstruction. Après 1991, une vaste opération immobilière prend forme, reposant sur l’expropriation des propriétaires du centre-ville. Le centre est vidé de sa substance, de ses habitants et de sa mémoire. Le centre-ville est une plaie ouverte destinée à matérialiser une ville future mondialisé, uniforme, sans âme et sans personnalité.

Le déni

La blessure n’est pas seulement celle de la guerre. Le second documentaire de Danielle Arbid, « Seule avec la guerre », en présente une autre : le déni du traumatisme. La fin de la guerre s’est accompagnée de l’état d’amnistie car celle-ci devait assurer l’unité nationale, ce qui dans un pays qui n’a jamais été unifié est un mensonge. Lorsqu’il n’y a pas de mémoire, il n’y a ni possibilité d’oubli, ni de refoulement mais la crainte de l’éternel recommencement. Danièle Arbid pose la question de la responsabilité libanaise afin d’évaluer la capacité de la société à s’éloigner ou non de cette horreur. La réponse est dure, car chacun s’identifie seulement à sa propre histoire et non à une histoire commune.

Les illusions envolées, l’amour quand même…

Vingt cinq ans après la guerre civile Beyrouth, semble ne se reconstruire que dans une logique de déclenchement toujours similaire : celle de la guerre et de ce mouvement frénétique causé par les dérives d’un capitalisme sauvage. Le film de Ghassan Salhab, « Terra Incognita »  qui date pourtant de 2002, avant la deuxième guerre avec Israël de 2006, bien avant la crise syrienne dénonce violemment l’avenir incertain du pays, qui ne permet pas de conserver l’espoir.

Tu aimes Beyrouth ?

« Oui et non. C’est un endroit où les rêves se sont coincés, un lieu neutre entre espoir et désespoir »

Hisham (Libanais, environ 40 ans, vivant en Allemagne)

La jeune génération, qu’incarnent les personnages de « Terra Incognita », est effectivement sans espoir, car privée de passé et d’avenir. Elle ne se reconnaît pas dans cette existence, d’où son désir constant de quitter le pays, mais d’y revenir aussi. Car, les personnages sont tiraillés de contradictions intérieures en miroir des propres contradictions de Beyrouth. Une ville, effervescente et fascinante par tous ces d’aspects, dont on ne se demande plus si elle a un avenir mais dont on attend la suite.

Tu aimes Beyrouth ?

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Dessin mural réalisé sur un mur du quartier d’Achrafieh par Hisham, (Libanais, environ 40 ans, vivant en Allemagne)

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Dessin réalisé par Roger, (Libanais, environ 25 ans, vivant en France)

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Photo prise sur un mur du quartier d’Hamra par Magali, (Libanaise, environ 30 ans, vivant en France).

Berlin, Beyrouth : la reconstruction comme blessure

Texte écrit par Judith Wach, Architecte et auteur d’un mémoire sur les « politiques de destruction patrimoniale dans la ville post reconstruction ».

La reconstruction comme résilience

« La forme d’une ville change plus vite hélas que le cœur d’un mortel »
Baudelaire (1)

Que n’aurait écrit Baudelaire au XXe siècle, devant les chantiers de l’après-guerre, face à ces villes qui ont complètement changé de visage en l’espace de vingt ans comme Berlin, Brest, Le Havre, Beyrouth, Sarajevo, etc. Les villes blessées sont souvent des victimes de la guerre mais comme s’insurge Ghassan Salhab (interview à lire dans notre dossier), le mot est « gentil » (2) car elles font plutôt figure de villes martyres.

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« L’Oeuf » à Beyrouth : ancien complexe cinéma City Center qui devrait être détruit depuis des années mais pour lequel de nombreuses personnes militent pour sa conservation au titre de ruine mémorielle. Crédits photo : Gabriele Basilico.

De villes en ruines, elles sont naturellement devenues des villes chantiers (3) . Des chantiers qui ont très vite avancé pour mettre en œuvre une reconstruction nécessaire et au passage une nouvelle vision urbaine. Certaines villes se relèvent de la guerre en remodelant une image identique ou cohérente avec le passé (Dresde, Varsovie). Ailleurs, en cas de destructions massives, les réponses apportées sont le plus souvent radicales (Berlin, Brest, Le Havre, Beyrouth). La rupture historique se répercute alors sur la forme urbaine.

Selon Pierre le Goïc, un historien, spécialiste de la reconstruction de Brest (4) , ce renouveau est considéré comme une marque de la résilience des sociétés civiles. En d’autres termes, la reconstruction montre leur capacité à résister au choc traumatique. L’éloignement avec le modèle original est la preuve de sa faculté d’adaptation aux circonstances extérieures. Cependant, si les villes blessées s’éloignent progressivement du traumatisme fondateur, elles ne s’en sortent pas forcément indemnes.

Il s’avère que la reconstruction peut elle même être vécu comme un traumatisme. D’un point de vue psychanalytique, une victime souffre d’un traumatisme psychologique lorsqu’elle revit le souvenir de ce qu’elle a vécu lors d’une agression (5) . Rappelant systématiquement celle sous les bombes, la « ville chantier » constitue une remémoration traumatique de la destruction. En effet, l’urbanisme de reconstruction est parfois un amplificateur des répercussions de la guerre. Pour exemple, les centres-villes de Berlin et de Beyrouth firent l’objet d’un arasement radical. Faire place nette, balancer les vestiges aux oubliettes de l’histoire, parier l’avenir sur la table rase sont autant d’indicateurs d’un traumatisme que d’une négociation difficile avec le passé et leur identité.

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« Anhalter Bahnof » à Berlin : ruine d’une gare bombardée qui a été conservée et mise en scène telle qu’elle comme objet mémoriel. Crédits photo : Gabriele Basilico.

La guerre laisse des trous dans le tissu urbain pour lesquels la reconstruction ne vise pas nécessairement la réparation physique. Elle s’affaire parfois à élargir les plaies du passé, voire à les augmenter pour empêcher la cicatrisation d’opérer. Que signifie alors la pérennité, voire la fabrication de ces béances au cœur de la ville, ces nombreuses friches qui ponctuent certaines villes à l’instar de Berlin et de Beyrouth ? Rien ne les rapproche à priori, sinon un point commun. Berlin et Beyrouth, ne sont pas seulement en discontinuité temporelle et physique : elles sont en rupture avec elles-mêmes, car la ville martyre qu’elles incarnent est aussi une victime d’elle-même, capables d’autodestruction pendant et après la guerre encore. D’ailleurs, dans leur centre-ville, nous pouvons observer des chantiers qui parachèvent un ordre déconstruit plus qu’ils ne réparent ce que la guerre a infligé au tissu urbain.

La destruction à l’oeuvre dans la reconstruction

Le centre de Berlin a fait l’objet depuis 2008 de remaniements topographiques qui réactualisent le sentiment d’une histoire traumatique. Au Sud de l’île des Musées, en plein centre du Berlin touristique d’aujourd’hui, se trouve un chantier en attente dans le quartier de Mitte : celui de la reconstruction à l’« identique » du château des Hohenzollern. Ce château a été érigé au cœur de la ville dès le 15e siècle comme le symbole de l’autorité du pouvoir royal prussien. Bombardé pendant la guerre, il a ensuite été rasé en 1950 par Walter Ulbricht, premier secrétaire du parti communiste de RDA. Il l’avait fait dynamiter afin d’effacer le souvenir le plus marquant et visible de la monarchie. Le Palais de la République fut construit à la place en 1976, sur un site déjà blessé à deux reprises. Ce monument représentait aux yeux de nombreux Berlinois de l’Est un lieu de vie et de sociabilité avant d’être le symbole d’un régime. La perception du gouvernement de l’Allemagne réunifiée est tout autre : il entreprend de le faire disparaître sous prétexte de mesures de sécurité et au nom de son intérêt historique controversé. Or, ce symbole fort du passé, cette icône d’une époque révolue a été détruit pour des raisons, on s’en doute, politiques : l’histoire et la mémoire devant être sacrifiées sur l’autel de la réconciliation nationale.

Ruines Beyrouth

Démolition du Ministère des Affaires étrangères de la RDA, 1995. Crédits photo : Stéfanie Bürkle

A Beyrouth, le cœur historique de la ville qui donnait son rythme à la cité, régulait les flux et tissait un lien entre les habitants, n’est plus qu’un espace flottant, coincé entre des voies à grandes vitesses et recouvert de places de parkings. Certes, la Place des Martyrs était devenue pendant la guerre civile un lieu de combats privilégié. Durant quinze ans, entre 1975 et 1991, les milices s’en sont emparé et l’ont transformé en no man’s land. Seulement, à l’issue du conflit, les ruines présentes appartenaient encore à la ville. Elles étaient la trace d’une époque à travers laquelle se lisait toujours celles qui lui étaient antérieures. La ville aurait pu se les réapproprier. Elle l’avait déjà fait, n’en étant pas à sa première destruction. La société chargée de la reconstruction rase pourtant les souks et avec eux disparaît le vieux tissu arabe de la ville. Elle détruit également des bâtiments encore debout classés au patrimoine mondial de l’UNESCO. Des fouilles archéologiques mises à jour servent de paravent aux critiques, puisqu’elles seraient une raison suffisante pour évacuer les ruines de la guerre. Au bout du compte est opéré une disjonction totale entre le centre-ville et les quartiers avoisinants. Les voies rapides interrompent les communications. Des tours viendront finir d’obstruer le contact avec la mer. On ouvre un sol au détriment de celui qui servait de support aux usages, de socle commun au quotidien de chacun, sur lequel s’ancrait le vécut, les souvenirs et donc l’identité.

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Souk de Beyrouth, 1996. Crédits photo : Stéfanie Bürkle

L’Histoire, une parade au passé

Dans un site comme dans l’autre, les motivations archéologiques savantes servent de prétexte à l’éviction d’un passé dérangeant. Les transformations brutales que subissent Berlin et Beyrouth, au nom de l’Histoire, négligent paradoxalement l’histoire sourde des lieux (6), c’est-à-dire la charge d’une continuité historique qui permettrait l’ancrage dans le temps. Ce sont pourtant dans ces lieux à fort caractère émotionnel et identitaire que peut se jouer l’avenir. Nos interlocuteurs, Régine Robin et Ghassan Salhab, posent un regard sans équivoque sur cet avenir potentiel, dont l’histoire à venir devrait trouver sa place non pas dans la reconstruction mais dans la contradiction.

Notes : 

  1. Charles Baudelaire, « Le cygne » in Les Fleurs du Mal.
  2. Interview du réalisateur Ghassan Salhab dans ce dossier thématique.
  3. Régine Robin, « Berlin chantiers », éd. Stock, 2001.
  4. Pierre Le Goïc, « Brest en reconstruction. Antimémoires d’une ville », éd. Presse Universitaires de Rennes, 2001.
  5. Michèle Bompard-Porte (Dir.), « Les Traumas psychiques : Actes de colloque international », Brest 31 mai-1er juin 2002, éd. L’Harmattan, 2003.
  6. Pierre-Louis Faloci, « Histoire sourde du lieu », éd. Cité de l’architecture et du Patrimoine, 2008.

Crédits Photos : 

Stéphanie Bürkle est une photographe allemande qui a fait un travail comparatif sur ces deux villes qui a donné lieu à une exposition à Beyrouth intitulée « Berlin, Beyrouth, deux villes après la séparation, un travail sur le thème des chantiers de la reconstruction ». Tirées de « Beirut-Berlin : ein Vergleich zweier Städte nach der Teilung », catalogue de l’exposition « Beirut-Berlin », centre culturel français, Beyrouth, juin 1997. Traduction : « Berlin-Beyrouth, une comparaison de deux villes après la séparation. »

Gabriele Basilico (né à Milan en 1944) est l’un des photographes “documentaristes” les plus connus aujourd’hui en Europe; ses champs de recherche sont la ville et le paysage industriel. Architecte de formation, il travaille comme photographe d’architecture pour l’édition, l’industrie et les institutions publiques et privées.

Le Havre, ville blessée

Texte écrit par Marie-Claire Barré, Urbaniste.

Le festival « ville et cinéma » de la Maison de l’Architecture d’Ile de France de mars 2014, cycle de 5 soirées consacrées à la « Ville Blessée », a débuté par Le Havre. A vraie dire, Le Havre est une ville qui a vécu l’apocalypse. En quelques heures, de manière brutale et injustifiée, Le Havre va connaître des moments d’une rare intensité destructrice. Le 5 septembre 1944, soit 3 mois après le débarquement de Normandie et l’élan vers la Libération, un déluge de bombes explosives et incendiaires s’abat sur le centre-ville, écrasant méthodiquement ce centre ancien. Sans commune mesure avec les bombardements de l’armée allemande au début du conflit, les assauts des bombardiers anglais et américains vont faire vivre des heures particulièrement douloureuses aux civils havrais. De ce champ de ruines va pourtant naître une œuvre urbaine et architecturale qui recueille aujourd’hui tous les suffrages : celle de la ville idéale d’Auguste Perret, désormais classée au patrimoine mondiale de l’humanité. Porteur d’une « valeur universelle exceptionnelle », Le Havre est depuis 2005 investit d’une dimension particulière : celle d’être une « ville œuvre », aux yeux de l’UNESCO.

Le Havre bombardée

Le Havre bombardée

Le Havre bombardée

Le Havre bombardée

Paradoxe et ironie de l’histoire ? « Boulevard » créatif ouvert par le Ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme sur l’aubaine d’une « table rase » somme toute bienvenue ? Vent de modernité de la charte d’Athènes sur les braises encore fumantes d’une cité abasourdie ? Bien que n’ayant pas remporté que des adhésions enthousiastes, Auguste Perret a entrepris non pas de « reconstruire » la ville, en tout cas pas à l’identique, mais de proposer une interprétation toute personnelle de ce qu’est la ville (sur une trame viaire globalement très respectée) et ce qu’est son avenir. Car au tournant des années 50, il y a de la rivalité entre New York et Le Havre, points d’accroches des grands transatlantiques. Ainsi, la mise en scène d’un Skyline manifeste, la composition tenue et l’esthétique du béton seront autant les pierres angulaires des 20 ans de « reconstruction » de la ville, de 1944 à 1964.

Je vous écris du Havre, de Françoise Poulin Jacob

Je vous écris du Havre, de Françoise Poulin Jacob

Pour Bruno Fortier, Grand Prix de l’urbanisme 2002, c’est un souffle extraordinaire, une personnalité et une ambiance très forte et particulière qui caractérise maintenant Le Havre. Ayant bénéficiée d’une Reconstruction particulièrement raffinée, on ne pensait plus les plaies depuis longtemps au début des années 2000. La ville affiche désormais un rang et un avenir serein. La blessure, même si elle a été écrasante, semble désormais totalement refermée, présentant un profil unifié et complet. A l’inverse de Berlin, qui a longtemps souffert des « trous et des vides » de la guerre jusqu’il y a encore 35 ans, Le Havre a (relativement) rapidement retrouvé une unité. Bien sûr, comme le dit Dominique Dhervillez, Directeur de l’Agence d’urbanisme, la brutalité des bombardements a été renforcée par l’incongruité de la situation : être bombardé par les Libérateurs alors même que le reste de la France est en fête. Tout, après coup, a été fait pour atténuer cette injustice et ce traumatisme particulier, jusqu’à la demande à Raoul Dautry par le général de Gaulle de mandater le meilleur architecte pour réaliser la ville la plus belle de France.

Le Havre, dont le centre-ville a été détruit et magnifiquement reconstruit par Perret, a été classée au Patrimoine Mondial de l’Unesco. Lorsque les japonais débarquent sur la place centrale et voient les immeubles de Perret, ils demandent ce qu’il faut regarder. Ils ne perçoivent pas très bien l’intérêt de ce qu’ils voient. C’est un truc d’architectes d’aimer Perret
Bruno Fortier

Une ville « oeuvre »

Pour explorer cette ville-œuvre, entre douleur et résurrection, deux films de caractères très différents : « Je vous écris du Havre », un 52 mn de Françoise Poulain-Jacob et « 38 témoins », un long métrage de Lucas Belvaux. A deux années d’intervalle (2010 et 2012), ces deux films nous proposent des visions radicalement différentes du Havre. Joli contraste et bonne prise de contact… L’un, hymne à la ville et déclaration de fascination issue la prime enfance ; l’autre, polar urbain sur fond de noirceur psychologique. Objet, ambiance, propos, partis-pris, tout y est différent, voire opposé.

38 Temoins, de Lucas Belvaux

38 Temoins, de Lucas Belvaux

Sans aucune origine havraise, Françoise Poulain-Jacob exprime une ville fascinante, lumineuse, positive, lente et enveloppante. « Ses parents étaient venu voir le France et elle a vu la Ville », une « ville neuve, rassurante, idéale, fière de sa jeunesse et tendue vers l’avenir ; pleine de promesses ». Dépourvue de toute attirance pour l’espace portuaire ou pour la mer, Françoise Poulain-Jacob revendique cette attirance sans réserve et sans condition pour une ville dont elle ne ressent ni la blessure ni la singularité extrême. Comme une évidence, celle d’une ville qui peut se déchiffrer (et donc se comprendre) comme une partition, dit-elle, Le Havre représente avant tout un énorme potentiel d’amour et d’appropriation. Sans angélisme, sans chercher à passer sous silence la mort, la désolation, la cruauté de cet épisode de destruction massive, elle cherche à décoder l’origine de l’affection et explore le plan d’ensemble et les détails de conception, les incontournables « 6,24m » qui régissent tout l’espace bâti, le récurrent « entre-sol » (symptomatique matière urbaine faite de gravas, de terre et d’os ?)…

L’approche de Lucas Belvaux est toute autre, tout en pesanteur et en viscosité. Le choix du Havre comme toile de fond de cette adaptation de roman de Didier Decoin « Est-ce ainsi que les femmes meurent ? », suggère une image de la ville proche de la nasse. Le silence est palpable, la prostration règne. La ville, et notamment la rue de Paris (celle qui descend directement de l’Hôtel de ville en passant par le bassin du commerce et le théâtre d’Oscar Niemeyer, vers la mer), retient l’angoisse en son sein.

38 Temoins, de Lucas Belvaux

38 Temoins, de Lucas Belvaux

Ces deux visions qui s’opposent nourrissent la réflexion de l’urbaniste sur la blessure, mais surtout sur la résilience. Là où l’Etat a joué son rôle en mandatant « le meilleur architecte » (sachant maîtriser cette matière à la fois moderne et économique qu’est le béton) pour gommer l’horreur de cette effroyable dévastation, la marque de la douleur persiste. Dominique Dhervillez nous parle d’un syndrome de ville qui, si elle n’est plus blessée dans son tissu urbain même, traine une douleur particulière, celle d’une ville complexée. Ne tirant pas profondément parti de sa façade maritime, même si les institutions surfent sur la vague produite par Antoine Grumbach qui a désignée Le Havre comme le port du Grand Paris, la ville reste coupée en deux : « centre-ville-œuvre » d’un côté, dynamique portuaire d’une « ville-monde » de l’autre. Ou même en trois, comme le livre un participant à la soirée, car la ville haute, plus populaire et restée intacte, ne s’inscrit pas dans cette vision à la fois patrimoniale et engagée dans un futur de grande ampleur. La modernité mal comprise de cette Reconstruction, mal comprise et mal aimée de beaucoup de havrais et de ses édiles mêmes, traverse pourtant glorieusement le temps. Mais ce désamour n’a pas fait obstacle à un regain d’estime, notamment engagé par Antoine Ruffenach avec l’idée d’une reconnaissance de la Reconstruction au niveau supra-local et supra-national. Car finalement, le dépassement de la douleur ne passe-t-il pas par la recherche d’un regard bienveillant extérieur ? Sans doute. Unesco ou pas, le travail entrepris depuis des décennies pour que les Havrais regardent de nouveau Le Havre pour ce qu’elle est maintenant, sans nostalgie, sans comparaison avec Honfleur et ses verts pâturages environnants, sans regret pour cette ville-monde avant la mondialisation où l’on parlait toutes les langues de la Terre dans la rue de Paris, y est pour beaucoup. D’ailleurs, les témoignages auprès de la jeune génération actuelle recueillis par Françoise Poulain-Jacob tendent à conforter cette tendance.

Le Havre « ville blessée », pansée puis lentement consolée laisse donc petit à petit place à l’avenir.

 

Conférence : New-York et le cinéma post 11 septembre 2001

New-York from Aldo on Vimeo.

Cette rencontre a eu lieu lors de la dernière édition du festival Ville et Cinéma de la Maison de l’Architecture en Ile de France, en mars 2014. Elle avait pour sujet « New York et le cinéma post 11 septembre » et s’inscrivait dans une soirée de projections avec le documentaire de Richard Hankin « 16 Acres » et le film de Spike Lee « La 25ème Heure ».

Cette rencontre fut l’occasion de réunir l’architecte Massimiliano Fuksas et le critique de cinéma Alexandre Tylski.

World Trade Center, de Oliver Stone

World Trade Center, de Oliver Stone

24h avant la nuit, de Spike Lee

24h avant la nuit, de Spike Lee

16 Acres, de Richard Hankin

16 Acres, de Richard Hankin

16 Acres, de Richard Hankin

16 Acres, de Richard Hankin

 

Conférence : Les grands ensembles

Paris – banlieue from Aldo on Vimeo.

Cette rencontre a eu lieu lors de la dernière édition du festival Ville et Cinéma de la Maison de l’Architecture en Ile de France, en mars 2014. Elle avait pour sujet « Les grands ensembles » et s’inscrivait dans une soirée de projections avec le documentaire de Dominique Cabrera « Chronique d’une banlieue ordinaire » et le film de Jean-Claude Brisseau « De bruit et de Fureur ».

Cette rencontre fut l’occasion de réunir la réalisatrice Dominique Cabrera et l’architecte Paul Chemetov. Elle était animée par l’historien de la ville, Stéphane Fuzessery.

Grands ensembles de Vélizy Villacoublay

Grands ensembles de Vélizy Villacoublay

De bruit et de fureur, de Jean-Claude Brisseau

De bruit et de fureur, de Jean-Claude Brisseau

Grands ensembles de Sarcelles

Grands ensembles de Sarcelles

De bruit et de fureur, de Jean-Claude Brisseau

De bruit et de fureur, de Jean-Claude Brisseau

Grands Ensembles du 19ème (Paris)

Grands Ensembles du 19ème (Paris)

 

Conférence : Le cinéma de l’apocalypse par Alain Musset

Master Class Alain Musset « Villes mortes et déserts urbains dans la cinéma de science fiction » from Aldo on Vimeo.

Alain Musset est un géographe français, né en 1959 à Marseille. Ancien élève de l’École normale supérieure, il est agrégé de géographie et membre honoraire de l’Institut universitaire de France. Il est depuis 1999 directeur d’études à l’EHESS.

Ses travaux de recherche portent sur la ville et les sociétés urbaines en Amérique latine, en suivant une perspective géohistorique fondée sur la prise en compte de la longue durée pour mieux comprendre l’évolution des processus sociaux. Afin de mettre en évidence le rôle des représentations sociales dans l’organisation des territoires urbains et dans les pratiques quotidiennes des habitants. Homme passionné et curieux, il s’intéresse aussi aux villes imaginaires, en particulier les villes de science-fiction, comme il l’a montré dans son ouvrage consacré à la ville-planète qui domine la galaxie Star Wars : « De New York à Coruscant, essai de géofiction ».

Alain Musset a poursuivi ses recherches sur la science-fiction et les sociétés urbaines dans « Le syndrome de Babylone. Géofictions de l’apocalypse » (Armand Colin, 2012). Il est intervenu lors du Festival Ville et Cinéma dans le cadre d’une masterclass intitulée « le cinéma de l’Apocalypse ».

2012, de Roland Emerich

2012, de Roland Emmerich

Escape from NY, de John Carpenter

Escape from NY, de John Carpenter

The day after tomorrow, de Roland Emerich

The day after tomorow, de Roland Emmerich

 

 

Festival Ville et Cinéma de la Maison de l'Architecture en Ile de France : «Intimité», du 23 au 26 juin 2015